Selon monsieur Provost, la sévérité du jugement porté sur le traitement de la maladie mentale dépend beaucoup des préjugés attachés à la maladie et du sentiment dimpuissance auquel lintervention médicale confronte lentourage. Il faut dire que, pour ces jeunes, les plaisirs extrêmes paraîtront souvent beaucoup plus tentants que les images de marginalisation, dexclusion sociale et denfermement auxquelles correspond, dans leur esprit, le traitement de la folie. Il faut admettre que la dépression est reconnue depuis longtemps chez les adultes. Et si certaines approches du traitement sont nouvelles, elles doivent coexister avec les préjugés mais aussi avec dautres approches, beaucoup plus anciennes, relatives aux causes et aux symptômes de la maladie (Que faire à la dépression. Comment sortir de la dépression d’une façon indépendante. L’état de stress).
Les parents trouveront dailleurs autour deux de multiples ressources bibliographiques, souvent rédigées par des spécialistes français, qui proposent une compréhension psychanalytique de la dépression. Sans exclure totalement limpact génétique, la psychanalyse moderne aurait plutôt tendance à expliquer la dépression par quelque dysfonction familiale, plus précisément celle du rapport entre la mère et lenfant (surtout, bien sûr, en ce qui a trait à la dépression du nourrisson). On sinquiétera alors particulièrement de son attitude si elle-même est dépressive, et donc distraite ou peu expressive sur le développement de son enfant. Si la mère ne parvient pas à faire preuve de constance et à rassurer son enfant sur sa capacité à retenir son attention, celui-ci risque, selon les psychanalystes, de vivre une grave blessure de lestime de soi et de sa confiance au monde qui lentoure .
Ce sentiment dinaptitude à affronter le monde amènera alors lenfant à ne chercher ses satisfactions quen lui-même à mesure quil apprend à se distinguer de ce qui lentoure. Une telle méfiance provoquera également chez lui une crainte du monde extérieur que constituent lécole et la garderie, et le portera à tirer peu de plaisir et de valorisation des accomplissements quil y fait.
Les psychanalystes ont également noté les conséquences dun deuil mal complété sur létat mental du jeune enfant. Ce dernier peut alors espérer indéfiniment un retour de lêtre disparu, parfois en intégrant à outrance les attentes ou les attitudes du défunt. Les approches plus récentes mentionnent par ailleurs le danger de voir un enfant rationaliser trop vite ses émotions à la suite dun deuil, de façon à se conformer à ce que lon attend de lui (Le médicament contre la dépression. Comme venir à bout de la dépression d’une façon indépendante. Le moyen contre le stress).
Sans nier intégralement le travail de leurs prédécesseurs, les intervenants québécois se montrent nettement plus prudents lorsquil sagit de décrire la dynamique familiale. Monsieur Provost affirme sans ambages : « Les parents se sentent bien assez coupables comme cela, pas besoin den rajouter! » Lionel Sansoucis, de lAssociation des parents et amis du malade mental, assure dailleurs que ce quil rencontre surtout, ce sont des familles profondément dévouées. Cela nempêche pas ces familles de vivre la maladie dans un contexte où les relations sont souvent perturbées : « Lorsque des gens vivent depuis des années avec un enfant aux prises avec ce type de problème sans parvenir à trouver les moyens convenables de le soulager, il peut arriver que cela touche profondément la dynamique familiale, mais on ne peut pas dire pour autant que les causes soient du côté de la famille! »
Les intervenants dici ont donc davantage tendance à sappuyer sur les circonstances ponctuelles au moment de la crise pour évaluer une situation (agression, tension familiale, suicide dun proche ) ainsi que sur les ressources disponibles à linstant, à proximité du jeune, pour laider à sen sortir. Les spécialistes ont également tendance à chercher dans la famille un peu plus éloignée quelques signes de la maladie qui permettront didentifier les facteurs biologiques et génétiques et de ne plus simplement accuser lattitude des parents.
Pourtant, les spécialistes daujourdhui constatent aussi limportance que peut prendre le deuil parmi ces événements ponctuels. La mort devient même une question très délicate pour une société qui sest ainsi détachée de ses repères spirituels. Les intervenants et chercheurs reconnaissent en général que la foi avait au moins lavantage dapporter une explication précise à la mort et à la douleur. Établir un rite funéraire, dire à lenfant que le défunt est au ciel ou sous la terre, cest déjà se donner des mots pour dire quil ne reviendra plus et se donner le droit à sa peine . Cela est dautant plus important que, daprès monsieur Provost, lenfant, au cours des phases normales de lévolution quil doit traverser, est un être naturellement porté vers les grands questionnements spirituels. Cet intervenant propose quon aide lenfant à se situer face au monde lorsque de tels événements (mort ou autre forme de deuil) viennent ébranler la conception quil en a, plutôt que de lui servir une réponse toute faite (Comment venir à bout de la dépression. Commander des comprimés antidépresseurs. Les préparations contre le stress).
La maladie sociale
Les groupes qui travaillent quotidiennement au soutien des gens éprouvant des troubles de santé mentale reconnaissent, pour leur part, bien dautres explications à la piètre santé mentale de plusieurs jeunes dici. Lionel Sansoucis, par exemple, va jusquà affirmer : « La dépression nerveuse, cest avant tout une maladie du rythme. Alors pas étonnant quelle apparaisse dans un monde comme le nôtre où la technologie a accéléré à ce point le mode de vie, où la performance a pris à ce point dimportance, où les parents sont si pressés et où les enfants sont laissés si tôt à la garderie. Dans ce contexte, ne pourrions-nous pas dire que les maladies mentales sont les signes des sociétés malades? On pourrait même se demander si les dépressifs, qui nentrent pas dans ce rythme-là, ne font pas preuve dun réflexe de santé que nous avons perdu. »
Lorsquil est question de performance, la tendance première peut alors être de mettre la lourdeur de la tâche scolaire et des exigences de la nouvelle vie de famille au banc des accusés. Pourtant, de part et dautre, la réaction des intervenants se veut beaucoup plus nuancée que celle des éditorialistes de nos médias. Les professeurs, par exemple, protestent lorsque lon critique la charge de travail de létudiant qui, selon eux, ne salourdit pas, bien au contraire. Cependant, lécole, tout comme la garderie et les CPE, par leur nature même, ne peuvent pas être conçus comme des lieux basés sur lamour inconditionnel mais bien sur la réussite, non seulement en ce qui concerne le rendement scolaire, mais aussi la découverte des pairs et de lautonomie.
De plus, comme le constate monsieur Desrochers, par lentremise de cette socialisation, les enfants sont confrontés aux rapides bouleversements sociaux encore plus brutalement que ne létaient leurs parents. Il sétonne du nombre de préadolescents qui appellent le centre pour raconter leurs soucis de ne pas être prêts à assumer la réalité des « adultes » : « Ils voient Loft Story et entendent parler leurs copains. Ils essaient de se conformer à tout cela sans se rendre compte que ce nest pas nécessairement de leur âge ». Ainsi, des enfants de 11-12 ans appellent, à la recherche dune oreille attentive à qui révéler leur pudeur par rapport à la sexualité à partenaires multiples ou leur angoisse de performance dans la vie intime. Les premières expériences de la vie, déjà angoissantes parce quelles sont les premières, sy succèdent donc à la vitesse de léclair (Les signes de la dépression. Les catégories de dépressions et leur traitement. Comment se libérer du stress d’une façon indépendante).
Faire son deuil de lenfant idéal
Selon quelques chercheurs, cette angoisse de la perfection trouve déjà son origine dans le foyer familial. Ils appuient leur réflexion sur le fait que les parents daujourdhui choisissent non seulement leur partenaire, mais aussi le moment et le nombre souvent très peu élevé denfants quils désirent, de manière à leur éviter toutes les souffrances quils ont pu, eux, connaître . Michelle Lambin, travailleuse sociale qui uvre auprès de Revivre et de Jeunesse, sent également la tendance de plusieurs parents à vouloir surprotéger leur chéri : « Ils essaient de tout faire pour lui éviter des épreuves, mais lorsquun enfant qui sest toujours fait protéger doit se confronter à une épreuve tout seul, où ses parents ne peuvent plus intervenir, comme au moment de la première peine damour, que peut-il faire? » Monsieur Desrochers reconnaît dailleurs que la peine damour des jeunes enfants est une source très fréquente dangoisse : « Ils vivent une réalité denfants très vieux, mais lesprit ne suit pas. Ils sont très jeunes à lintérieur. »
Cette « atmosphère contrôlée » pourrait, elle aussi, porter la famille à percevoir la réussite de lenfant non seulement comme un accomplissement mais comme une autre forme de leur propre performance. Selon les données de Revivre, les troubles bipolaires (autrefois nommés maniaco-dépression) surviendraient davantage dans les milieux plus aisés. Des attentes très élevées peuvent alors pousser certains enfants à faire abstraction de leurs désirs les plus naturels de retrait et de repos pour satisfaire les désirs de ceux qui organisent leur vie.
Les spécialistes notent dailleurs une difficulté des enfants dépressifs à se laisser aller au plaisir, à avoir limpression quils le « méritent » . La peur de ne pas être à la hauteur et de perdre le contrôle inhibe alors le plaisir que lon imagine si spontané pour les jeunes enfants. Inversement, monsieur Provost prévient quil est inutile de chercher à tout prix à « prévenir » la dépression, ce qui pourrait provoquer de forts sentiments de déni ou, le cas échéant, déchec.
Accompagner lenfant
Parallèlement aux appels angoissés de sa jeune clientèle, monsieur Desrochers reçoit également des appels de parents. Il leur propose un soutien dans laccompagnement de leur enfant et veut les avertir de ne pas agir à la place de lenfant ou encore de renoncer en concluant trop rapidement à la « normalité » de la détresse. Cette « normalité souffrante » que le parent peut aider lenfant à supporter comprend aussi les cas où les causes de la détresse semblent tout à fait justifiées. Il est courant, en effet, que des enfants souffrant de plusieurs handicaps ou dune maladie chronique développent des comportements dépressifs qui passent inaperçus en raison de la gravité des autres souffrances. Mais faut-il à tout prix diagnostiquer la maladie pour entamer un dialogue? « Que le problème de lenfant soit diagnostiqué ou pas, il sagit avant tout dune personne qui souffre », précise monsieur Sansoucis (Le jugement porté sur soi-même en cas de dépression. Comment surmonter la dépression. Un stress prolongé).
Néanmoins, la reconnaissance de la maladie peut mettre fin aux tentatives répétées des parents de se comparer et de gérer leur vie familiale simplement en durcissant les règles, comme cela semble fonctionner dans leur entourage, afin de rétablir leur situation. Dans les cas de crise dépressive, une telle attitude narriverait souvent quà renforcer létat de découragement. Reconnaître alors un état dépressif et la nécessité dune aide extérieure peut être à la fois un deuil et un soulagement qui peut aider à trouver une issue à lincompréhension mutuelle. Pourtant, cette décision en suppose bien dautres, comme celle dassumer les préjugés qui accompagnent la maladie, de se confronter à la déception de ne pas être parvenu à régler la situation par soi-même. Elle peut aussi provoquer un fort questionnement chez le jeune qui connaît encore mal ses forces et doit se demander si son équilibre dépendra de quelques psychotropes pour le reste de sa vie. Selon les diverses sources, cependant, une dépression infantile traitée tôt a beaucoup plus de chances de guérison complète et un enfant traité a environ 50 % de chance de ne pas connaître dépisode de rechute.
Par ailleurs, même sil ne travaille quavec une équipe dintervenants ayant au moins des études de premier cycle universitaire dans un domaine connexe à la relation daide, Monsieur Desrochers, insiste sur limportance dutiliser une approche quil qualifie lui-même de « non professionnelle » pour valoriser au maximum les forces de lenfant :
« Les jeunes qui appellent se sentent souvent bons à rien et doutent de leur jugement. Leurs sentiments sont déjà confus. Comment pourrais-je prétendre les aider à se valoriser si moi aussi je choisis à leur place, après quelques minutes, ce qui est bon pour eux? Ils doivent trouver les réponses en eux, à leur rythme. »
Un des principaux soutiens quapporte le centre est alors de redonner aux jeunes et à leurs proches confiance en leur capacité de saider entre eux, de dépasser les stratégies dévitement et de les outiller pour le faire. Monsieur Desrochers insiste également sur la nécessité, de la part des parents, de préserver régulièrement des temps de discussion avec lenfant. Dans le cas de lenfant dépressif, certains auteurs suggèrent quune telle attitude pourrait permettre de rétablir la confiance entre les périodes de crise. Cette proximité, malgré les conflits, montre également à lenfant que les adultes sont également confrontés à des difficultés quils doivent dépasser.
Lorsquune activité semble, de prime abord, trop imposante à lenfant, certains spécialistes proposent aussi de chercher à la décomposer pour la réaliser petit à petit, en évitant les sentiments de culpabilité. Lintroduction dactivités plus physiques contribuerait même au rétablissement des facteurs physiologiques de la dépression en stimulant la sécrétion dhormones réduisant lanxiété et augmentant la disponibilité au plaisir. De telles tentatives enseignent également quil nest pas nécessaire dattendre des conditions parfaites pour que le plaisir ou le simple bien-être demeure possible.
Conclusion
Lenfant parviendra alors plus aisément à reprendre le contrôle sur sa vie, sa confiance en lui ainsi quen sa faculté de connaître ce qui lui fait du bien. La discussion permettra également au parent de fragiliser graduellement les schèmes de pensée pessimistes que sest construits lenfant.
Ainsi, dans un monde où la réalité de lâge adulte survient toujours plus tôt, il sera possible à quelques jeunes esprits dapprendre à se ménager du temps pour vivre leur enfance .